Des vies – Le Blog

Vous êtes un écrivain parce que vous écrivez…

Citation Cheryl Strayed
Moi, tu vois, je ne sais pas toujours quoi dire.
Ou, devrais-je renverser la phrase pour à la place écrire : « Moi, je ne sais toujours pas quoi dire » ?
Serait-ce le reflet d’une réalité ou la seule projection de mes croyances, elles-mêmes héritées de mes peurs qui perpétuent la résistance ?

Quoi qu’il en soit et quelle qu’en soit la cause, encore souvent je me retrouve face à l’écran – vain subterfuge de la page blanche – et mes doigts restent verrouillés ; je ressens leur envie de courir, ils ont des fourmis dans les jambes et grand besoin de se défouler, mais quand il s’agit de sortir les mots, les verbes et tous leurs agréments… eh bien d’un coup ils se dégonflent et s’avachissent en un instant. Pfuitt… Envolé, leur bel élan.

Alors j’ai lu et je lis encore, combien c’est difficile d’écrire.
Il suffirait, certains le croient, de disposer de temps pour soi, d’avoir l’envie, un brin de talent, et de laisser venir à soi ce qui voudrait tellement jaillir. 
Sans barrages et sans filtres, laisser couler le flux des mots pour qu’ils se rejoignent en ruisseau, voué à devenir rivière prête à se jeter dans la mer… Et merde. La poésie, certes c’est beau, mais j’ai beau y jeter mes vers, la mer ça n’est jamais que de l’eau.

Que ce soit fluide et que ça coule,
Qu’elle soit limpide et qu’elle déroule, le fil de mes pensées intimes tissées dans l’âme universelle,
Telle est l’écriture que j’appelle.

Mais revenons aux fondamentaux.
Écrire, c’est un sacré boulot.
C’est se confronter au réel, 
faire le constat de ses limites, de ses lacunes et de ses fuites…
Avec l’envie perpétuelle de renouer avec cet état sacré, ces heures bénies des dieux où l’inspiration nous emporte,
Où plus aucun frein d’aucune sorte ne vient stopper la course folle, des mots lorsqu’ils prennent leur envol.
C’est tellement bon, 

Comment te le décrire…

Je me suis fait la promesse d’écrire un livre cette année.
Je ne sais sur quel thème ni même par où le commencer,
Mais je sais qu’il attend que je lui donne vie.
Je l’ai vu, il est là, sur les rives incertaines de mon futur,
Un certain livre attend pour vivre,
Que je lui donne une ossature.


  • Illustration : extrait du livre « Le chemin du beau », par Cheryl Strayed.

La part du bizarre… ou oser être soi

Arc-en-ciel
Au fil de l’eau, trouver les mots

Mise au défi par un challenge, ce matin je cherchais mes mots.
Des mots, un thème, n’importe quoi, un sujet sur lequel écrire puisque c’est d’écrit qu’il s’agit. Écrit bien agité de préférence, pour mieux marquer la différence avec les mots de l’ordinaire. Ceux trop polis et amoindris par l’habitude, à ce point usés qu’ils déteignent et peinent parfois à me griser. Or moi, c’est de la couleur que je veux, des mots sans plomb et rien moins que supers, parce que c’est bon tu sais, de prendre la vie à la légère.
Bloquée j’étais. Les mots, on peut les convoquer, ils se pointent s’ils l’ont décidé, tu peux faire triste mine ça ne les attendrit pas d’un poil. Ni même d’une plume, fût-elle de canard (clin d’œil au « pas sage » à l’auteure de cet atelier). « Va voir ailleurs si j’y suis », tel était leur mot d’ordre. Alors sans protester, j’y suis allée. Munie de mon seul courage et de mon envie de noircir les pages, je suis sortie pour une marche, croisant les doigts pour que ça marche.

A peine avais-je le nez dehors, que la pluie s’est mise à tomber. Rentrer ou non, je dois bien t’avouer que la question m’a traversée. J’ai choisi de continuer. A l’angle de ma rue, quelques mètres plus loin, ma récompense m’attendait : un arc-en-ciel aussi effacé que fugace, mais bien présent et qui laissait des traces d’encre irisée sur les nuages d’un gris intense. Tout juste ai-je eu le temps de le photographier, que déjà il disparaissait, me laissant seule sous la pluie froide qui redoublait d’ardeur. J’ai mis un pied devant l’autre et me suis remise à marcher, au hasard des rues qui m’entouraient. Savourant l’ironie dont la vie est capable. Je cherchais matière à écrire, et j’ai rencontré l’impalpable. Quoi de plus immatériel qu’un arc-en-ciel ? « Tu voulais du concret, du terre-à-terre ? » ; « Je t’offre la magie et le mystère, fais-en ce que tu veux selon ce qu’ils t’inspirent, la voilà ta matière, colorée et légère… N’est-ce pas ce que tu voulais ? ».
Hmmm… Ok.

Au fil des mots, se rencontrer

J’ai marché encore. La pluie était battante et moi bien abattue : inondation plantaire en vue, mes deux semelles n’ont pas tenu.
Quelques rues plus tard, dans le caniveau saturé d’eau, une bouteille de vin aux verres brisés vivait ses dernières heures. « Château Bizard », disait l’étiquette. « Bizard » autant qu’étrange, vous conviendrez que cette balade n’avait vraiment ni queue ni tête… A moins que…
Quitte à choper un rhume, les deux pieds dans la flotte, autant tremper ma plume dans cette brève anecdote. Est-ce là cette voie différente, celle où l’on ne m’attend pas ? Suivre le fil de l’eau et montrer aux yeux du monde, combien je suis bizarre et parfois improbable ?
Je garde encore pour moi, bien des aspects de cette folie douce qui nous habite tous. Récemment une collègue à qui je faisais mes adieux (*), me confiait, me souhaitant bonne chance, qu’elle m’avait toujours considérée comme une personne « à part ». Les mots sont maladroits mais j’ai compris sans peine ce dont elle parlait. Et de toi à moi, sa remarque m’a fait plaisir autant qu’elle m’a fait sourire. Je n’ai aucune envie d’être « normale ». Les gens normaux sont mortellement ennuyeux, si tu veux mon avis.

Les digues résistent encore, en certains endroits. L’écriture « freestyle », dénuée de pare-feux, celle qui bouscule les codes et traverse hors des clous, implique que l’on assume à 100% son côté « chelou ». C’est là qu’est la vraie liberté. Être entièrement soi-même malgré ce qu’en pensent les autres, ne plus doser ses mots pour les rendre acceptables. Renoncer à la tempérance et oser tous les mots, leur accorder la délivrance, en même temps qu’à soi.

 

(*) Ah oui parce que, j’ai démissionné au fait… J’aurai sans nul doute l’occasion d’en reparler dans un prochain article…


Ce texte a été écrit en réponse à une consigne d’écriture donnée dans le cadre de l’atelier en ligne de Morgane Sifantus.
#atelierCAO

Voyage au pays des larmes

Larmes aux yeux

« J’ai éclaté en sanglots. J’ai un faible pour cette expression.
On n’éclate jamais de faim ou de froid.
En revanche, on éclate de rire ou en en sanglots. Il est des sentiments qui justifient que l’on vole en éclats ».
[Albert Espinosa]

 

On éclate en sanglots… mais on fond en larmes… ou on se répand en pleurs…
Quelle que soit l’expression, il y a cachée derrière l’idée d’une altération de la matière. Comme si le corps perdait de son intégrité, sous le coup brutal de l’émotion. On se dissout ou on explose ou on déborde, sous l’effet d’un raz-de-marée intérieur, une inondation de grande ampleur.

Pour faire rempart à cette déferlante, la seule aide véritable est une présence, celle d’une âme consolante. Deux bras ouverts qui se referment, et sans jugement accueillent la peine. On ne dira jamais assez combien une étreinte apaise et répare, combien c’est un baume pour le cœur quand il défaille sous la douleur. Pour qui aura grandi sevré d’une telle chaleur humaine, être ainsi enlacé peut être bouleversant. Une expérience paradoxale, qui ravive le manque et dans le même temps, y appose un doux baume bienfaiteur.

A plusieurs reprises ces derniers jours, les digues que je pensais solides ont cédé sous l’assaut de larmes venues tout droit des profondeurs. Aux moments les plus inopportuns, sans que j’y sois préparée. Au beau milieu d’un restaurant, sur une table de massage, en plein cœur d’une fête d’anniversaire joyeuse et insouciante… En un instant fugace, quelque chose se rompt et déjà je sens qu’il est trop tard. Et tant pis. « Il faut que ça sorte ».
Je ne veux plus contenir, j’ai cessé de retenir. Comme si le temps était venu, de laver à grande eau des recoins de ma vie encombrés de mille maux. Jeter par-dessus bord ce qui m’accable encore.

Dans les remous de ma traversée en solitaire, j’ai de la gratitude pour ces bras qui m’enserrent. Sans retenue et en toute générosité. « Il est des bras qui n’enferment pas mais qui agrandissent l’être qu’ils serrent », écrit Jacques Salomé.
Merci à toi, et toi, et toi encore… qui m’as tenue serrée.

 

Vivre pour raconter…

Madonna - Live to tell
Madonna -Live to tell (1986)

J’étais si jeune alors.
12 ans à peine. Encore empreinte des tendresses de l’enfance, et dans le même temps attirée et effrayée, par ce gouffre insondable que me paraissait être l’adolescence. 
« True blue » de Madonna. Mon premier album, acheté grâce aux économies permises par mon argent de poche. Un des premiers points de désaccord avec mes parents, incapables de comprendre la passion que je nourrissais alors, pour cette chanteuse américaine aux attitudes volontiers provocantes… Tellement loin de l’image de petite fille idéale dans laquelle on m’avait enfermée. « Qu’est-ce qui pouvait bien se passer dans ma tête ?! ».

Dans le cocon de ma chambre j’écoutais religieusement le 33 tours posé sur la platine, décryptant les paroles de chaque chanson, chacune connue par cœur jusqu’à la moindre note.
Et je m’imaginais mille vies possibles, je m’inventais des scénarios rêvés, échafaudais les plans que je suivrais une fois que je serais en âge de découvrir le monde. Il y avait des voyages et des amours et des amis, il y avait des rires et de la joie et de la vie, des enfants peut-être, je n’en étais pas sûre… Mais tant d’accomplissements et tant de passion et d’envies.
Dans chacun de ces rêves, je me voyais si différente de cette jeune fille qui a grandi, de celle que je suis aujourd’hui.

Si j’avais su alors ce que j’ai su depuis, qu’aurais-je fait autrement ?
Parfois encore je me demande ce que j’ai raté, quels sont les signes que j’ai manqués, à quoi ressemblerait ma vie si j’avais emprunté d’autres voies, à certains moments-clés. Peut-être y a-t-il vraiment des rendez-vous à ne pas laisser passer ?
Toutes ces promesses que je m’étais faites, soigneusement listées dans mon journal d’adolescente, j’en ai honoré quelques-unes. Mais pour une seule de ces victoires, combien d’intarissables espoirs attendent encore d’être assouvis…

 

« If I ran away, I’d never have the strength to go very far…
How would they hear the beating of my heart… »

 

Sa force et sa liberté d’être… Voilà ce que j’admirais tant chez Madonna.
Des qualités que je lui enviais, complexée, timide et seule comme je l’étais.

Je me pensais fragile et vulnérable, bien trop sensible et en tous points inapte, perpétuellement en décalage… Incomprise par la plupart. Pouvais-je leur en vouloir ? J’avais déjà tant de mal à me comprendre moi-même.
Les épreuves les plus dures ne sont pas toujours les plus visibles et les plus évidentes. Si en surface j’ai pu longtemps donner le change, j’étais pourtant toutes ces années la proie d’émotions souterraines tellement puissantes qu’elles auraient pu mille fois me terrasser.
Bien des fois elles m’ont renversée. Mais toujours je me relevais. Alors cette force que j’enviais chez les autres, peut-être en étais-je un peu dotée moi aussi ?!

Et alors, cette liberté que je recherche comme un trésor, que je tiens chevillée au corps, peut-être suis-je capable de la vivre et l’incarner, à travers tous les pores de ma peau… Il m’est arrivé de l’effleurer, et c’était si bon. Oh oui, si bon. Grisant, vibrant, lumineux, doux et chaud tout à la fois

 

« I know where beauty lives
I’ve seen it once, I know the warmth she gives
The light that you could never see
It shines inside, you can’t take that from me… »

 

Je continue à cheminer, ai-je d’autres choix ?
Et quand mes démons me reprennent, quand je replonge malgré moi dans ces affres trop connus et teintés d’amertume, je me rappelle cette lumière douce et chaude, cette sensation grisante et ces instants même brefs, où je me suis sentie tellement vivante.
Et je me dis que tout arrive pour une raison. Si j’ai quelque talent pour écrire, j’ai puisé ce talent dans mes souffrances d’adolescence, quand mon journal et l’écriture étaient les seuls témoins des émotions qui m’habitaient, car je n’avais personne à qui les confier…

« Live to tell ».
Vivre pour raconter.
Raconter pour vivre ?
C’est tellement vrai, que l’écriture délivre…

 

« The truth is never far behind
You kept it hidden well
If I live to tell
The secret I knew then
Will I ever have the chance again… »

La plume de ma vie

PlumeJ’ai découvert ses vertus sur le tard.
Secrète, elle s’était longtemps tue et puis un jour sans crier gare, elle s’est approchée sans un mot pour se pencher à mon oreille et y verser des sons si beaux. Une litanie de notes telle des airs aux rythmes sans pareil, ceux qui émeuvent et ensorcellent, et portent un parfum d’éternel.

Sans plus s’arrêter elle s’épanchait, et ses échos vibraient en moi jusqu’à provoquer un émoi proche du vertige, une ivresse absolue comme seule permet la haute voltige.
Et moi, en équilibre sur un fil, les yeux brillants et l’âme éprise, grisée déjà, le cœur battant, je me sentais sous son emprise, victime docile et consentante d’un sortilège inespéré.

Dans cette valse lente où elle m’a invitée, danser m’était si doux que je n’ai pas lutté. En totale harmonie nous ne faisions plus qu’une et près de cette amie mon cœur était enfin, ravi, aussi léger qu’une plume.

Quel voyage que la vie…
Comment ne l’ai-je pas vue venir, comment ai-je pu ainsi la fuir, toutes ces années passées sans elle m’ont tellement longtemps privée d’ailes. Il me fallait me déployer, prendre un envol tant retardé, pour faire enfin sa connaissance. Jamais elle n’a perdu patience.

A chaque instant elle m’accompagne et si mon cœur parfois s’éloigne elle le ramène à la maison, là où résonnent nos chants et nos rires, là où tintent nos vers pendant les longues soirées d’hiver, quand à la lueur des bougies elle m’inspire d’autres poésies.

Et je l’ai dans la peau au point qu’elle orne maintenant mon bras, où elle est venue s’encrer l’été dernier. Je n’ai qu’à baisser les yeux pour la revoir et chaque fois, sa magie opère : je me retrouve quand je la vois.

C’est elle la plume de ma vie, la seule, l’unique et pour toujours.
Ma muse est ma meilleure amie, et à jamais je me réjouis du sort qu’un jour elle m’a jeté.
Je ne le lui ai jamais dit, mais je crois qu’elle m’a sauvé la vie, dès l’heure où elle m’a envoûtée.

Lettre à l’enfant absent

bébé et pelucheAu creux de mes instants secrets, je t’ai souvent imaginé(e).
Garçon ou fille je ne sais pas, dans mes rêves éveillés tu étais tantôt l’une, tantôt l’autre, aimé(e) d’un même amour dans les deux cas. Qu’importe le sexe des anges, quand par miracle un petit être devient le prolongement de soi.

Je t’ai vu par procuration, à travers les enfants des autres. Dans leurs traits et par leurs prénoms, tu prenais corps et dans mes bras, je te sentais exister, le temps d’un câlin, d’un sourire, ou en plongeant dans un regard. Ces regards purs et tellement francs que seuls ont les petits, avant qu’un jour ils deviennent grands.

Je t’ai inventé des prénoms, il y en a que j’aime tant. Je me demandais lequel t’irait le mieux, lequel j’aurais plaisir à chuchoter à ton oreille le soir venu, pour te bercer tout doucement.

Tu étais le plus beau évidemment ; même si je m’en voulais un peu de succomber à cet orgueil propre aux parents, tu me rendais si fière lorsque tu m’appelais maman. Et quand, ta main lâchant la mienne, tu partais au-devant du monde, à la fois curieux et confiant.

Je ne saurai jamais, quelle mère j’aurais été pour toi.
La vie n’a pas voulu qu’on se rencontre, toi et moi. En premier lieu il me fallait me mettre au monde, et cette naissance a pris longtemps, tu vois.

Il y a des rendez-vous manqués, que rien ne pourra remplacer.
Me pardonneras-tu de ne pas t’avoir donné le jour ? Là où tu es et où tu m’attendras toujours, sache que je pense à toi. En espérant que jamais, mon tout petit, tu ne douteras de mon amour.

Chaque nouveau jour est une histoire…

Lever de soleil

Ouvrir les yeux avant l’aurore, la tête et tout le corps ensommeillés, encore.
S’étonner de l’heure matinale, qu’affiche le réveil impassible. Il est si tôt… Peut-être est-on en train de rêver, comment savoir ?
Ne pas chercher, ne rien vouloir, juste apprécier cet entre-deux, ce doux état de flottaison entre le sommeil et l’éveil ; émerger doucement et revenir à la conscience, comme on revient à soi après une brève absence.

Se fondre dans les draps encore chauds de la nuit, s’étendre et rester là, à moitié endormie. Savourer le silence, rarement aussi intense qu’en ces heures suspendues où rien ne bouge. Respirer lentement, et à chaque souffle sentir la vie qui nous parcourt, cette vie que l’on tient pour acquise dès qu’on évolue au grand jour.

Se prélasser quelques minutes encore, et Morphée nous tournant le dos, décider de saisir cette chance pour s’offrir un joli cadeau : voir apparaître le soleil, aux premières lueurs du matin. S’émerveiller de cette renaissance perpétuelle, qui porte en elle tous les possibles. Ouvrir son carnet et écrire, la plume légère et pleine d’espoir.

Chaque nouveau jour est une histoire. Chaque matin est une page blanche, où tout recommencer…

La vieille dame et son chien – Chronique d’un soir d’été

Coucher de soleil sur la Côte belge - Blankenberge

Blankenberge, sur la Côte belge – The Pier.
16 août 2017 vers 19h30.

Assise sur un banc face au soleil, la mer et ses reflets pour ligne d’horizon, je regarde la vie qui défile sous mes yeux…
Une vieille dame et son chien, chacun promenant l’autre, arrivent à ma hauteur. Ils marchent au ralenti, curieusement asynchrones avec les autres âmes alentour, semblant presque figés pendant que le monde court.
Appuyée sur sa canne, le dos courbé, la tête baissée, elle regarde ses pieds qui la transportent encore, se concentre sur eux à chacun de leurs pas, semblant leur demander en prière silencieuse, qu’ils ne la trahissent pas. Marcher semble un effort constant, mais tant que le corps bouge malgré le poids des ans, comment renoncer de soi-même à cette liberté-là ?

 

Je me demande si son état lui laisse encore le choix, de relever la tête parfois, pour admirer les vagues qui dansent au loin sur l’horizon. Que se passe-t-il au fond de soi, lorsque nos yeux ont fini de se perdre dans l’espace infini, lorsqu’un bout de trottoir devient le paysage unique où le regard se pose ? Un morceau de bitume morne et gris, pendant que tout autour sous l’éclat du soleil, la mer, la plage et les rues animées, vibrent de mille couleurs et autant de nuances.
A quoi pense-t-elle ? Qu’imagine-t-elle en avançant, alors qu’elle décompose dans un rythme lent, chacun de ses mouvements ? Le soleil la réchauffe, c’est déjà ça. L’air marin lui fait cadeau de son doux parfum d’iode, et ses oreilles s’emplissent du bruit des vagues qui vont et viennent. Si elle ne peut les voir elle les devine, et ce son familier réveille en elle peut-être, des souvenirs d’un temps où assise sur un banc, elle regardait la vie défiler sous ses yeux…

 

Jusqu’où va-t-elle ainsi clopin-clopant, bon gré mal gré, si lentement ? A la maison sans doute, l’heure est déjà tardive, le soleil disparaît. Il faut se dépêcher de rentrer, se préparer de quoi dîner, et peut-être après ça y aura-t-il une bonne émission à la télé ? Non pas qu’elle les regarde, ces émissions. C’est avec ça comme pour le reste, désormais. A peine assise elle pique du nez, et ses yeux plongent sur les chaussons qui habillent ses pieds, ils seront la dernière image de sa journée.
C’était une belle journée d’été. Le petit chien s’est promené, et ses vieux os à elle ont pu se réchauffer, le temps d’un tour sur la jetée. Il doit pleuvoir demain, annonce la dame à la télé. Pourvu qu’il y ait de bons programmes… Ou une visite peut-être, qui sait ? Quelque chose pour la divertir… Oui mais en attendant, il faut dormir.

Tomber l’armure pour accueillir l’amour

L'amour existe
En ce moment, écrire me saoule
(écrit-elle…).
Je reste néanmoins fidèle à mes pages d’écriture automatique chaque matin, tant bien que mal, vaille que vaille. Parfois émergent des choses intéressantes – pour les prises de conscience qu’elles génèrent -, mais tout me paraît insipide.
Il y a quelques jours à peine, j’étais portée par un élan presque trop beau pour être vrai, et aujourd’hui j’ai l’impression très déplaisante de régresser. Un pas en avant, deux pas en arrière. Une jolie danse peut-être, mais une cadence difficile à admettre.
J’ai succombé à « l’à quoi bon ? ». Les doutes m’ont rattrapée et la plupart du temps m’oppressent. Je fais de mon mieux pour les entendre, sans pour autant leur donner raison. Je sais qu’il sont des messagers, qu’il me faut en faire des alliés pour avancer sur mon chemin. Et même si ça chamboule, même si mon corps exprime son désaccord et me rappelle à l’ordre à sa façon, j’essaie de maintenir le cap. Tout cela n’est pas le fruit du hasard, mais survient forcément pour me pousser plus loin encore dans mes retranchements, pour m’obliger à voir ce que longtemps je n’ai su voir, et permettre enfin la transformation, dont l’avènement devient vital.

Plongée dans un autre âge

 

Au jour où j’écris, c’est l’anniversaire d’un membre de ma famille… La jeune trentaine, encore toute la vie devant lui.
En pensant ce matin à ses 32 ans tout neufs, je me suis dit qu’il avait l’âge de la plupart de mes relations, moi qui ai la quarantaine déjà installée. Un âge que je n’assume pas et que je n’avoue que du bout des lèvres, tant il me paraît incongru au regard de ma réalité. Depuis toujours – en tout cas au cours de ma vie d’adulte -, je me suis entourée sans le choisir, de personnes bien plus jeunes que moi. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vraiment réfléchi au pourquoi, mais en tant que célibataire allègrement libre comme l’air, je fondais l’hypothèse que le mode de vie et la supposée liberté inhérents à la trentaine, étaient plus compatibles avec mon propre rythme. Je sais toutefois que cela n’explique pas tout.
Je n’ai pas le vécu, des gens de mon âge. Passée la quarantaine, la majeure partie d’entre eux sont soit en couple avec enfants, soit séparés ou divorcés, et en quête de nouveaux partages. Des réalités qui me sont étrangères… Les affinités font l’amitié. Elles sont difficiles à trouver, lorsqu’existe un tel décalage. De fait, je me suis toujours sentie en marge.
Il est stérile de se comparer ou de se bercer de regrets, chacun vit ce qu’il a à vivre et chacun fait comme il lui plaît (ou, plus précisément, comme il le peut, avec les cartes dont il a été doté…). Mais parfois j’ai l’amère sensation, en me retournant sur ces années qui ont filé en un clin d’œil, d’avoir oublié de les vivre.

J’ai oublié de vivre

 

C’est faire face à un douloureux constat que de s’avouer cela, mais tard vaut mieux que jamais, dit-on.
J’ai oublié de vivre, non par excès d’activités ou sous le poids de responsabilités qui m’en auraient empêchée, mais bel et bien par excès de peur(s), qui m’ont figée jusqu’à la paralysie. J’ai eu peur toute ma vie, et pour faire taire la peur, toute ma vie je me suis interdit de ressentir. Dérisoire protection quand on y pense : refuser de ressentir, au final, n’est rien d’autre que de ressentir à l’excès tout en ne sachant que faire d’un flot d’émotions diverses, sur le moment aussi intenses qu’intraduisibles.
Peur d’être blessée ou incomprise, peur d’être rejetée ou abandonnée, peur de perdre ceux à qui je tenais… Sans en avoir conscience et pour éviter la souffrance, je me suis isolée. J’ai refermé sur moi les portes, que j’entrouvrais de temps en temps, mais jamais assez longtemps pour laisser véritablement à quelqu’un, l’espace pour habiter ma vie. Et pas assez souvent pour m’en donner vraiment l’envie.
Je me suis habituée à vivre seule, j’ai fait de la solitude une amie. Docile, compréhensive, qui jamais ne me heurterait et serait mon meilleur refuge, loin du monde et ses agressions. J’ai appris à tout gérer seule, à ne compter que sur moi-même sans demander l’aide de personne, et sans jamais remettre en question cette vie « hors normes » qui me semblait des plus normales. Tout simplement, je n’envisageais pas que les choses puissent être autrement. Quand elles n’existent pas dans notre construction propre, il y a des possibilités qu’on ne voit pas.

Trouver le chemin, de la peur à l’amour…

 

Envers cette solitude que je connais par cœur, j’éprouve aujourd’hui un amour teinté de haine, une confiance entachée de défiance. Sentiments versatiles qu’il me faut pacifier. Je la sais indispensable à mon bien-être, à la fois réponse à un besoin profond, et terreau où je puise mes ressources, pour être disponible aux autres. A ce titre elle m’est précieuse, si ce n’est vitale. Trop longtemps immergée au sein d’un groupe, je suis comme un poisson hors de l’eau, je m’asphyxie. J’aime pourtant les gens, mais jusqu’alors j’ai entretenu cet amour à distance. Dans ma propre expérience, cette notion n’évoque pas un éloignement physique, mais traduit une difficulté à être au contact, intimement et « pour de vrai ». Alors que l’authenticité dans le partage est paradoxalement ma plus grande quête, et pour tout dire, la seule chose qui m’intéresse. Seulement, je ne l’ai pas appris. C’est un apprentissage qui prend du temps.

Malgré ma certitude de vouloir préserver « ma bulle », Dieu sait combien de fois j’ai rêvé d’avoir « ma tribu », cette seconde famille où chacun a sa place, où chacun veille sur l’autre tout en lui laissant son espace.
J’en rêvais, sans avoir conscience que cette réalité, c’est moi qui en détiens la clé. Il y a encore bien des fois où je me sens seule, sans soutiens sur lesquels m’appuyer. Mais j’ai enfin compris que cette vision est infondée. J’ai la chance d’être entourée par des gens formidables dotés d’un cœur aussi grand qu’eux, des êtres aussi aimants que généreux ; c’est moi seule qui ai dressé des murs et c’est à moi de les abattre. Moi seule qui ai endossé l’armure, et c’est à moi de rebattre les cartes.

Tout est déjà là

 

Je crois que tout est là, toujours. Je crois que tout existe en permanence, que tout ce dont nous avons besoin est déjà présent en abondance, mais attend seulement que soyons prêt-e à le voir et à le recevoir. Il nous appartient de changer le regard que l’on porte sur les choses, de nous libérer de ces croyances ancrées depuis l’enfance, ces chimères inutiles, qui inculquent la peur plutôt que la confiance…
Je n’en veux à personne, sauf peut-être à moi-même – un peu -, de ne pas l’avoir réalisé plus tôt.

« Je serai donc l’amie de ceux qui m’aiment telle que je suis« , écrivait l’artiste Frida Kahlo. Sages paroles, qui traduisent un amour de soi sans doute forgé avec le temps, fondement nécessaire à toute relation authentique et équilibrée avec autrui.
Je délaisse l’armure, petit à petit. Je tombe le masque, au fur et à mesure. Se rendre ainsi vulnérable est très inconfortable. Mais cela m’apparaît comme le préalable nécessaire, pour accéder à une meilleure version de moi-même, pour transformer ce qui doit l’être et me construire une vie plus légère et heureuse.

C’est un long chemin que l’amour.
Apprendre à s’aimer malgré ses failles, ses erreurs, ses échecs et ses manquements. Ne pas avoir honte de son histoire, s’accepter tel que l’on est vraiment, sans rien occulter mais sans rien condamner, en reconnaissant qu’on a simplement fait de son mieux. Et en s’ouvrant à l’idée que tout peut encore survenir, y compris le meilleur.

 


J’ai écrit le texte qui suit, en 2003.
Je n’en renie pas une ligne… mais fais le vœu que plus jamais mes peurs ne me paralysent, qu’elles soient désormais le moteur qui donne un sens à mes actions…

« J’ai peur »

J’ai peur d’une vie de rien
D’un goût de pas grand-chose
De vivre un faux destin
Et d’en être la cause

J’ai peur d’être l’otage
Des passions qui m’étreignent
Ou d’être bien trop sage
Et qu’un jour elles s’éteignent

J’ai peur d’une vie trop brève
Où dix ans semblent un mois
Qui file, comme mes rêves
Me filent entre les doigts

J’ai peur de tout, de rien
Et peur surtout de moi
Je redoute que demain
Soit le même qu’autrefois

J’ai peur que l’on me prenne
Pour qui je ne suis pas
J’ai peur d’être moi-même
Et qu’on ne m’aime pas

J’ai peur que tu me croises
Sans même me reconnaître
Peur que tu m’apprivoises
Avant de disparaître

J’ai peur de tout, de rien
Et peur surtout de moi
Je redoute que demain
Soit le même qu’autrefois

J’ai peur qu’un jour ma peur
Ne vienne à disparaître
Comme les battements du cœur
Lorsque la vie s’arrête

Car toujours quand j’y pense
Même si rien n’est facile
La peur à l’évidence
Me fera moins fragile…

[Carine Dumez – Novembre 2003]

 

> Illustration : Sean Hart, « Love exists. Do not litter »

Ouvrir les yeux sur la beauté ordinaire

« Toutes les choses ont leur beauté,
Mais tout le monde ne sait pas les voir. »
[Confucius]

 

Mer du Nord

Hier j’ai roulé jusqu’à la mer.
Ce n’était pas réfléchi, il était déjà tard, d’autres auraient renoncé et fait d’autres projets.
En d’autres temps, à une époque où j’accordais du crédit à ma tête plus qu’à mon âme, c’est sans doute ce que j’aurais fait. J’aurais remis au lendemain, prétextant qu’il n’était pas raisonnable de prendre la route pour si peu « profiter »… Quelques heures à peine. Mais c’était un appel, plus fort que la raison, au-delà des rigueurs qu’impose « l’emploi du temps »… Quelle vilaine expression quand on y pense, comme si le temps avait besoin d’être « employé », comme s’il n’était pas possible de juste « l’habiter ».
Habiter le temps, pour moi hier, c’était me retrouver seule face à la mer, respirer les embruns, baigner dans la lumière, fixer un horizon, saluer le soleil à l’heure de son plongeon dans les eaux du grand large… Accueillir l’émotion, toutes les émotions, éveillées par ce spectacle de la vie ordinaire. Somptueux dans sa banalité. Beau à m’arracher des larmes, de joie et de tristesse mêlées.

Les gens sont comme des paysages

 

En longeant la plage, j’ai observé les gens. Si vous me lisez régulièrement, vous savez que c’est une de mes occupations favorites.
Dans tous ces corps et ces visages, je vois une multitude de paysages, où j’aime me perdre infiniment.

Si je le pouvais, mon quotidien se résumerait à capturer la beauté qui m’entoure, par tous les filtres possibles : celui de la photo ou bien de l’écriture, la peinture un jour peut-être, qui sait… Ma vie rêvée je crois, serait de célébrer la vie, dans son essence la plus pure. Je ne sais pas si cela fait un métier, mais peut-on rêver plus belle vocation ?

J’aime les gens.
Surtout lorsqu’ils entrouvrent, les portes de leur âme. C’est rare, mais cela se produit parfois.
Les gens sont beaux, plus qu’ils ne croient l’être. Au-delà des canons esthétiques, de toute concession à la mode ou d’une pseudo beauté plastique, les gens sont beaux par ce qu’ils émanent. Par ce qu’ils laissent échapper d’eux, lorsqu’ils concèdent à l’abandon. La douceur ou la pétillance d’un regard, la tendresse d’un sourire, une émotion furtive qui passe sur leur visage, un geste qui en dit long sans qu’il soit rien besoin de dire…
Les gens sont beaux lorsqu’ils sont vrais, loin de tout artifice.
La véritable force, c’est de se savoir vulnérable et s’accepter comme tel. J’aime celles et ceux qui ont compris cela, et qui l’assument avec simplicité.

Si on parlait entre âmes ?

 

Si un jour nous nous rencontrons, ne cherchez pas à m’impressionner en jouant de vos muscles, par votre érudition, votre réussite ou vos possessions… Vous n’éveillerez qu’indifférence. Tout au plus susciterez-vous chez moi un peu de compassion, face à ce besoin humain et pourtant tellement vain, de rouler des mécaniques et revêtir le masque faussement protecteur. Ego quand tu nous tiens…

Si un jour nous nous rencontrons, parlez-moi de vous, partagez votre histoire, racontez-moi sans fards, ce qui fait battre votre cœur, ce qui vous fait vibrer au point de vous tenir parfois éveillé(e) au milieu de la nuit… Entrouvrez-moi votre âme, sans attentat à la pudeur mais en tentant juste d’être vrai(e). Alors vous pourriez bien toucher mon cœur, pour toujours et à jamais…

Et ensemble, nous toucherions du doigt, ce qu’est la vraie beauté.

Coeur sur le sable