« Redonne ton cœur à toi-même »…

Une phrase extraite d’un poème que j’aime*, et qui pourrait être le résumé de mon été, en même temps que la bande-annonce de l’automne à venir…

Palissade avec cœur
 – « La petite scène », Saint-Denis-sur-Richelieu – Août 2019.

 

Premières heures de mon séjour à Montréal, début août.
D’un pas mal assuré, un homme d’apparence misérable monte à bord du métro : cheveux et barbe hirsutes, jean déchiré et chemise tachée de sang, grande ouverte sur son torse contenu dans un corset médical… Il tient à la main un journal, dont il entame la lecture après s’être assis derrière une femme, qui ne cache pas sa répulsion. Prenant à témoin les autres voyageurs, elle affiche une mine dégoûtée et puis se lève d’un bond, vers un siège plus lointain.

 

L’homme lui aussi change plusieurs fois de place. Il finit par s’assoir sur le siège près du mien, sous les yeux toujours indignés de la passagère incommodée. Je ne bouge pas et fais comme si de rien ; la supposée odeur pestilentielle qu’elle suggérait à grands renforts de mimiques écœurées, n’effleure aucunement mon nez. Il serait faux de dire que je me sens à l’aise, mais l’homme ne fait rien qui puisse me gêner et je refuse de lui opposer un second affront en bougeant à mon tour, au seul prétexte de son allure repoussante.

 

Il m’interpelle et m’adresse des mots peu intelligibles, à travers sa bouche édentée : « ‘Scusez madame… Si je prends la ligne jaune ?… ». Phrase en suspens, il ne sait plus, il cherche, il attend… Pour l’encourager à poursuivre je me tourne vers lui et pour la première fois mon regard croise le sien. De beaux yeux bleus, clairs et purs, de beaux grands yeux d’enfant. J’en suis touchée instantanément. Je ne vois plus alors ni la déchéance ni la misère, je vois un être humain fait d’émotions, de sentiments, un homme que des êtres ont aimé, peut-être, un homme qui lui-même a aimé, sûrement.

 

Un ange passe… Il ne conclut pas sa phrase, mais son visage se fend d’un large sourire, et comme pour s’excuser de m’avoir dérangée je l’entends me dire : « Nan, c’est correc’ »…
Peu lui importait la réponse, seul comptait le fait d’être vu et reconnu, au bout du compte.

 

Plusieurs semaines plus tard, je porte encore en moi l’émotion vive de cette rencontre.
Au fil de ces semaines, j’ai aussi pu rencontrer des parts de moi-même qui m’inspirent le rejet qu’exprimait cette femme, et que j’ai toujours trouvé plus facile de fuir, plutôt que les accueillir. Ces parts d’ombre que chacun porte en soi et dont j’ai encore honte, plus souvent qu’à mon tour. Incapable de voir que derrière, bat le cœur éperdu d’amour d’une femme blessée, qui attend juste d’être rencontrée, vue et écoutée. Un amour que je suis seule à pouvoir lui donner, chose qui demeure impossible tant que mon cœur et moi continuerons à vivre – même partiellement – comme deux étrangers.

 

Alors voilà, mon enseignement de cet été et mon beau programme pour la rentrée.
« Redonner » mon cœur à moi-même, pour mieux entreprendre, vivre ma vie et créer. Car oui, bien sûr, tout est lié.

Et vous ? Ce mois d’août ?? 🙂

 

* « Le temps viendra
 où, avec allégresse,
tu t’accueilleras toi-même, arrivant
 à ta propre porte […]
et chacun sourira et souhaitera la bienvenue à l’autre…
et dira, assieds-toi là.
Mange.
Tu aimeras à nouveau l’étranger que tu étais.
Donne du vin. Donne du pain.
Redonne ton cœur
 à toi-même, à l’étranger qui t’a aimé 
toute ta vie, que tu as ignoré […]
qui te connaît par cœur […]
Assieds-toi, Fais-toi une fête de ta vie ».

 

Derek Walcott. « Love after Love » [in : Sea grappes]

Catégories : Inspiration

4 commentaires

catwin132 · 3 septembre 2019 à 20 h 07 min

Quel magnifique témoignage, Carine ! Et tellement bien écrit ! On dirait le début d’un beau roman. J’adore vraiment te lire, tu es une vraie écrivaine ! Bravo.

michelyne · 4 septembre 2019 à 12 h 57 min

Ça me touche cette rencontre de l’autre que tu as su accueillir. ..la réaction humaine face à sa propre histoire !

Merci d’être cette écrivains qui fait ressentir la vie avec le coeur !! Ça fit bien dans un roman tout ça !

    Carine Dumez · 4 septembre 2019 à 16 h 47 min

    « Merci d’être cette écrivaine qui fait ressentir la vie avec le cœur »…
    Oh wow… Ça me touche profondément de lire ça. Ultimement, c’est ça que je veux, oui. Merci mille fois de l’avoir mis en mots !!

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