Snoopy par Schulz

Illustration : ©Schulz – Peanuts.
Traduction : « Son histoire méritait d’être écrite » (vignette 1). « Ou peut-être pas, en fait » (vignette 3).


Les deux pieds dans le plat, aujourd’hui.

La trouille est au menu, et je n’introduis pas une variété nouvelle de cucurbitacée mais bel et bien ce fruit empoisonné qui accompagne nos faits et gestes ; cet ingrédient fort peu digeste coupable de nombreux maux de ventre, ce vil assaisonnement funeste qui donne un goût nommé tourmente (oui oui, rien que ça). J’ai nommé… (attention, éloignez les enfants)… LA PEUR !!!

Après cette brève introduction vous comprendrez que le sujet ne figure pas au rang de mes prédilections, et en effet je ne m’y aventure pas avec plaisir, mais puisque Jacques a dit « parlons des peurs » *, eh bien des peurs il sera question. Pas question que les miennes s’octroient le dernier mot. Après tout, c’est qui le chef (cuistot) ?

Les peurs et les doutes, donc… Mes peurs et mes doutes face à l’écriture, plus précisément.
Gloups. Ce seul intitulé me donne l’envie de freiner des quatre fers, tourner les talons ou faire machine arrière.

Dans l’absolu, et surtout quand on se prévaut d’avoir le goût des mots, il me semble que l’écriture devrait être un plaisir. Et fort heureusement cela reste le cas, la majeure partie du temps.
Sauf qu’il m’arrive d’être traversée par tout un tas de questions en rafales, dont la plupart ne mériteraient même pas que j’en parle. C’est leur faire bien trop d’honneur. Mais bon, qu’elles profitent d’un quart d’heure de gloire avant que je les remise au placard.

Mise en situation :
Intérieur jour, ambiance tamisée, une femme (moi, si vous suivez…) face à son carnet ou son écran d’ordinateur, animée par l’envie d’écrire.
Selon les jours, selon l’humeur, que se passe-t-il alors dans ma petite tête ?

1) La peur du vide : de quoi vais-je bien pouvoir parler ?

Dans un monde idéal, le thème vient de lui-même, sans qu’on ait besoin de l’implorer.
Mais l’idéal n’est pas de ce monde (ou l’est rarement), et c’est donc en général un peu plus compliqué. Je sens bien qu’une idée est là, à me tourner autour, je la sens frémissante à l’idée qu’on fasse corps ensemble, seulement voilà, parfois je ne la saisis pas. Soit parce que je me trouve occupée à faire des choses teeeellement plus productives et indispensables – de celles où la terre s’arrêterait de tourner si on ne s’en acquittait pas, vous voyez de quoi je parle… Soit parce que, littéralement, je ne la saisis pas, je ne comprends pas ce qu’elle vient me dire. Comme si elle savait avant moi, des choses que je n’a pas su lire. Et dès que je me mets à écrire, la voici qui se déploie comme par magie sous ma plume et mes yeux incrédules : « Aaah, c’était donc ça ?! »
C’est un des moments que je préfère. Lorsque les mots m’envolent vers d’autres sphères, où je ne pensais pas aller.

De fait, j’ai arrêté les prises de tête. Je ne m’agace plus à chercher un thème, je laisse venir. Sortira ce qui doit. Alors c’est sûr, ça rend l’écriture plutôt aléatoire, car parfois rien ne vient et ce rien peut s’installer pendant un temps plus ou moins long. Mais plus je me nourris à diverses sources créatives et plus l’inspiration vient fréquemment me visiter… C’est ce qu’on appelle un cercle vertueux ! 🙂
Et je ne doute pas qu’à la faveur de mes lectures, rencontres et explorations, je pactiserai de plus en plus avec cette peur du vide. Car au final si je me penche, ce n’est pas un gouffre sans fond que j’aperçois. Ici et là, il y a toujours des branches auxquelles se raccrocher.

2) La peur du jugement : ce que j’ai à dire est-il digne d’intérêt ?

Il fut un temps où j’écrivais en pensant aux personnes qui, potentiellement, me liraient. Comprenez-moi bien : je n’écrivais pas « pour » ces personnes en tentant d’adapter mes écrits à leurs goûts présumés. Non, mais j’écrivais avec la conscience aiguë que ces écrits allaient ensuite être lus – dans un monde idéal toujours 😉 – et cette seule pensée parvenait souvent à me stopper tout net. Impossible de poursuivre, car alors c’était ma tête qui prenait les commandes, et non plus le cœur (or le cœur est le seul pilote qui vaille, si vous voulez mon avis).
Vous noterez que j’en parle au passé, ce qui laisse supposer que je me suis défaite de cette mauvaise habitude. Et en effet, sans que je sache comment cette délivrance m’est tombée dessus, je ressens de moins en moins ce type de blocage. Depuis que j’ai pris la décision d’écrire avant tout pour moi-même. Avec la confiance que si j’évoque avec goût et plaisir des sujets qui me tiennent à cœur (le cœuron y revient), certains de mes mots toucheront peut-être quelques lecteurs.

Et puis, entre nous soit dit… On est toujours le pire critique de soi-même. Étant ma première lectrice, je suis aussi la première à porter le jugement sévère que je redoute. La plupart de ceux qui voient mes textes leur passer sous les yeux, se montreront au mieux interpelés, au pire indifférents, mais il y a fort à parier qu’ils ne lanceront pas une offensive à mon égard, pour me reprocher ces écrits.
Se dire qu’en fait, « tout le monde s’en fout » (au sens, « personne ne m’attend ») et que « vraiment, rien n’est grave », eh bien ça détend beaucoup.

3) La peur de l’imposture : qui suis-je pour prétendre écrire ?

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais pour ma part en tant que lectrice assidue et très souvent admirative du talent de certains auteurs, j’ai longtemps considéré l’acte d’écrire comme quelque chose de sacré. Une vocation réservée à une poignée d’élu(e)s et bien trop noble pour les profanes, dans lesquels je m’incluais. De fait, je me tenais respectueusement à distance, me contentant d’écrire en catimini, sans intention autre que de laisser jaillir les mots qui malgré tout, demandaient à exister. Jamais il ne me serait venu à l’esprit de partager, j’avais bien trop peur !!
Et puis un jour, allez savoir pourquoi, je l’ai fait. Comme on saute en apnée dans le grand bain, j’ai appuyé sans réfléchir sur « publier » et j’ai livré un texte très personnel, qui m’a valu des réactions que je n’aurais jamais soupçonnées. Je me suis dit que peut-être, moi aussi, j’avais une/des histoire(s) à partager. C’est là que tout a commencé.

Depuis toujours, je caresse le rêve d’écrire un livre. Un rêve on ne peut plus ordinaire, dirait-on. De nos jours, je ne compte plus le nombre de personnes qui écrivent et forment le vœu d’être un jour publiées ; j’ai l’impression que l’écriture est devenue ces dernières années, le Saint-Graal que tout le monde veut décrocher. Noyée dans cette déferlante d’écrivains – en herbe ou confirmés -, je me retrouve parfois en lutte avec cette question qui vient me tarauder : « suis-je capable de produire mieux que des écrits vains ? » 😉 Sans verser dans la comparaison – qui comme la peur est un poison ! -, je me surprends en effet à douter de mon « art » et à verser dans « l’à quoi bon ? ».
Mais cela ne dure pas, depuis que j’ai compris qu’en réalité, 1) je n’ai besoin de l’autorisation de personne pour écrire ; et 2) peu importe que j’aie du talent, ou non. Tout ce qui compte est le plaisir que j’y prends, et cet élan que je ressens, à partager. Le reste ne dépend pas de moi.

4) La peur de se dévoiler : où fixer les limites ?

J’avoue n’être pas encore tout à fait au clair avec cette question.
Ma seule certitude est de vouloir à toutes fins préserver l’authenticité, car c’est une valeur à laquelle je tiens. Je souhaite qu’elle imprègne mes écrits, sans jamais toutefois compromettre ou, pire, blesser autrui. C’est là où le curseur peut apparaître parfois, difficile à placer.
Dans la vie, je sais me montrer sélective dans la confidence, je me livre volontiers à celles et ceux qui suscitent ma confiance, alors que d’autres me connaissent plus réservée. Et c’est ok. La différence lorsque j’écris est que les textes, une fois publiés, ne permettent plus ce genre de discernement. Et comme chacun sait, « les écrits restent ». Il m’appartient donc de décider, dans la vérité de l’instant, jusqu’où je me sens prête à aller dans le lâcher-prise et dans la libre expression de qui je suis. Étant entendu que mes zones d’ombre font partie du lot et que je ne suis pas encore – ha ha, loin s’en faut – en paix avec chacune.
Pas simple, donc. Mais au bout du compte le cheminement est beau car invariablement il fait grandir.

5) La peur de ne pas être lue : et si tout le monde s’en moque ?

Parfaite illustration de ce qui précède (les zones d’ombre), quid de – pardonnez-moi l’expression – ce « foutu » besoin de reconnaissance ?
Soyons lucides : lorsqu’on décide de partager ses écrits, c’est parce qu’on espère être lu(e). Sinon, autant continuer à gribouiller « en secret » dans ce cahier que personne à part vous, n’ouvrira jamais.
Puisque je prône l’authenticité je n’irai pas par quatre chemins : j’avoue en toute franchise que cette quête de reconnaissance reste une de mes failles parmi les plus prégnantes. Peu importe quelle en est la cause – pour l’avoir beaucoup travaillé, je suis assez lucide à ce sujet -, il s’avère qu’au moment de partager une fois passé l’élan premier, je me prépare psychologiquement à cette éventualité : « et si personne ne me lisait ?? ». Une perspective qui fait encore figure d’épouvantail, mais avec laquelle je suis en voie de réconciliation : tant que j’ai la certitude d’avoir fait de mon mieux, ce qu’il advient ensuite n’est pas de ma responsabilité et à ce titre, ne doit pas m’affecter.

6) La peur de l’imperfection : comment savoir que j’ai « vraiment fini » ?

Cet article fera exception à la règle car il m’aura demandé plusieurs séquences d’écriture pour en venir à bout, mais la majeure partie du temps j’écris d’un seul jet, sur l’impulsion du moment. Et même si bien sûr je me relis avec attention pour apporter au texte d’éventuelles retouches, celles-ci demeurent très rares et par ailleurs, je publie quasi-immédiatement. Sans doute pour ne pas briser l’élan, me dis-je. En vérité, je ne suis jamais demandé pourquoi je procédais de la sorte. Ça me convient simplement ainsi.

Mais cette méthode qui n’en est pas une, a aussi son revers. Parfois, il m’arrive de me relire quelques jours / semaines / mois plus tard et alors me sautent aux yeux des lacunes passées inaperçues en premier lieu : une tournure de phrase qui aurait mérité d’être fluidifiée, une idée manquante que j’aurais voulu ajouter, un mot impuissant à traduire ce que je souhaitais faire passer, et qu’un autre aurait pu remplacer, bref… un texte, me semble-t-il, n’est jamais vraiment terminé. Mais peut-être est-ce là le processus de la création, j’imagine assez bien un peintre ressentir ces mêmes frustrations face à une de ses toiles…

OUF…. La liste est décidément fort longue et pourtant non exhaustive,… je le crains (rire)

Pour autant je pense que le propos est clair et je vous épargnerai le point 7 !
Tout au plus voudrai-je ajouter en guise de conclusion, que la somme de toutes ces peurs mène à produire le meilleur de soi... C’est en les regardant dans les yeux qu’on les affaiblit une à une, nous renforçant dans le même temps pour accomplir ce qui nous tient à cœur.
Ne redoutez jamais d’avoir peur, au contraire réjouissez-vous-en. C’est signe que vous êtes sur la bonne voie. La vôtre.


* Ce texte a été écrit en réponse à une consigne d’écriture donnée dans le cadre de l’atelier en ligne de Morgane Sifantus.
#atelierCAO


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