Tomber l’armure pour accueillir l’amour

L'amour existe
En ce moment, écrire me saoule
(écrit-elle…).
Je reste néanmoins fidèle à mes pages d’écriture automatique chaque matin, tant bien que mal, vaille que vaille. Parfois émergent des choses intéressantes – pour les prises de conscience qu’elles génèrent -, mais tout me paraît insipide.
Il y a quelques jours à peine, j’étais portée par un élan presque trop beau pour être vrai, et aujourd’hui j’ai l’impression très déplaisante de régresser. Un pas en avant, deux pas en arrière. Une jolie danse peut-être, mais une cadence difficile à admettre.
J’ai succombé à « l’à quoi bon ? ». Les doutes m’ont rattrapée et la plupart du temps m’oppressent. Je fais de mon mieux pour les entendre, sans pour autant leur donner raison. Je sais qu’il sont des messagers, qu’il me faut en faire des alliés pour avancer sur mon chemin. Et même si ça chamboule, même si mon corps exprime son désaccord et me rappelle à l’ordre à sa façon, j’essaie de maintenir le cap. Tout cela n’est pas le fruit du hasard, mais survient forcément pour me pousser plus loin encore dans mes retranchements, pour m’obliger à voir ce que longtemps je n’ai su voir, et permettre enfin la transformation, dont l’avènement devient vital.

Plongée dans un autre âge

 

Au jour où j’écris, c’est l’anniversaire d’un membre de ma famille… La jeune trentaine, encore toute la vie devant lui.
En pensant ce matin à ses 32 ans tout neufs, je me suis dit qu’il avait l’âge de la plupart de mes relations, moi qui ai la quarantaine déjà installée. Un âge que je n’assume pas et que je n’avoue que du bout des lèvres, tant il me paraît incongru au regard de ma réalité. Depuis toujours – en tout cas au cours de ma vie d’adulte -, je me suis entourée sans le choisir, de personnes bien plus jeunes que moi. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vraiment réfléchi au pourquoi, mais en tant que célibataire allègrement libre comme l’air, je fondais l’hypothèse que le mode de vie et la supposée liberté inhérents à la trentaine, étaient plus compatibles avec mon propre rythme. Je sais toutefois que cela n’explique pas tout.
Je n’ai pas le vécu, des gens de mon âge. Passée la quarantaine, la majeure partie d’entre eux sont soit en couple avec enfants, soit séparés ou divorcés, et en quête de nouveaux partages. Des réalités qui me sont étrangères… Les affinités font l’amitié. Elles sont difficiles à trouver, lorsqu’existe un tel décalage. De fait, je me suis toujours sentie en marge.
Il est stérile de se comparer ou de se bercer de regrets, chacun vit ce qu’il a à vivre et chacun fait comme il lui plaît (ou, plus précisément, comme il le peut, avec les cartes dont il a été doté…). Mais parfois j’ai l’amère sensation, en me retournant sur ces années qui ont filé en un clin d’œil, d’avoir oublié de les vivre.

J’ai oublié de vivre

 

C’est faire face à un douloureux constat que de s’avouer cela, mais tard vaut mieux que jamais, dit-on.
J’ai oublié de vivre, non par excès d’activités ou sous le poids de responsabilités qui m’en auraient empêchée, mais bel et bien par excès de peur(s), qui m’ont figée jusqu’à la paralysie. J’ai eu peur toute ma vie, et pour faire taire la peur, toute ma vie je me suis interdit de ressentir. Dérisoire protection quand on y pense : refuser de ressentir, au final, n’est rien d’autre que de ressentir à l’excès tout en ne sachant que faire d’un flot d’émotions diverses, sur le moment aussi intenses qu’intraduisibles.
Peur d’être blessée ou incomprise, peur d’être rejetée ou abandonnée, peur de perdre ceux à qui je tenais… Sans en avoir conscience et pour éviter la souffrance, je me suis isolée. J’ai refermé sur moi les portes, que j’entrouvrais de temps en temps, mais jamais assez longtemps pour laisser véritablement à quelqu’un, l’espace pour habiter ma vie. Et pas assez souvent pour m’en donner vraiment l’envie.
Je me suis habituée à vivre seule, j’ai fait de la solitude une amie. Docile, compréhensive, qui jamais ne me heurterait et serait mon meilleur refuge, loin du monde et ses agressions. J’ai appris à tout gérer seule, à ne compter que sur moi-même sans demander l’aide de personne, et sans jamais remettre en question cette vie « hors normes » qui me semblait des plus normales. Tout simplement, je n’envisageais pas que les choses puissent être autrement. Quand elles n’existent pas dans notre construction propre, il y a des possibilités qu’on ne voit pas.

Trouver le chemin, de la peur à l’amour…

 

Envers cette solitude que je connais par cœur, j’éprouve aujourd’hui un amour teinté de haine, une confiance entachée de défiance. Sentiments versatiles qu’il me faut pacifier. Je la sais indispensable à mon bien-être, à la fois réponse à un besoin profond, et terreau où je puise mes ressources, pour être disponible aux autres. A ce titre elle m’est précieuse, si ce n’est vitale. Trop longtemps immergée au sein d’un groupe, je suis comme un poisson hors de l’eau, je m’asphyxie. J’aime pourtant les gens, mais jusqu’alors j’ai entretenu cet amour à distance. Dans ma propre expérience, cette notion n’évoque pas un éloignement physique, mais traduit une difficulté à être au contact, intimement et « pour de vrai ». Alors que l’authenticité dans le partage est paradoxalement ma plus grande quête, et pour tout dire, la seule chose qui m’intéresse. Seulement, je ne l’ai pas appris. C’est un apprentissage qui prend du temps.

Malgré ma certitude de vouloir préserver « ma bulle », Dieu sait combien de fois j’ai rêvé d’avoir « ma tribu », cette seconde famille où chacun a sa place, où chacun veille sur l’autre tout en lui laissant son espace.
J’en rêvais, sans avoir conscience que cette réalité, c’est moi qui en détiens la clé. Il y a encore bien des fois où je me sens seule, sans soutiens sur lesquels m’appuyer. Mais j’ai enfin compris que cette vision est infondée. J’ai la chance d’être entourée par des gens formidables dotés d’un cœur aussi grand qu’eux, des êtres aussi aimants que généreux ; c’est moi seule qui ai dressé des murs et c’est à moi de les abattre. Moi seule qui ai endossé l’armure, et c’est à moi de rebattre les cartes.

Tout est déjà là

 

Je crois que tout est là, toujours. Je crois que tout existe en permanence, que tout ce dont nous avons besoin est déjà présent en abondance, mais attend seulement que soyons prêt-e à le voir et à le recevoir. Il nous appartient de changer le regard que l’on porte sur les choses, de nous libérer de ces croyances ancrées depuis l’enfance, ces chimères inutiles, qui inculquent la peur plutôt que la confiance…
Je n’en veux à personne, sauf peut-être à moi-même – un peu -, de ne pas l’avoir réalisé plus tôt.

« Je serai donc l’amie de ceux qui m’aiment telle que je suis« , écrivait l’artiste Frida Kahlo. Sages paroles, qui traduisent un amour de soi sans doute forgé avec le temps, fondement nécessaire à toute relation authentique et équilibrée avec autrui.
Je délaisse l’armure, petit à petit. Je tombe le masque, au fur et à mesure. Se rendre ainsi vulnérable est très inconfortable. Mais cela m’apparaît comme le préalable nécessaire, pour accéder à une meilleure version de moi-même, pour transformer ce qui doit l’être et me construire une vie plus légère et heureuse.

C’est un long chemin que l’amour.
Apprendre à s’aimer malgré ses failles, ses erreurs, ses échecs et ses manquements. Ne pas avoir honte de son histoire, s’accepter tel que l’on est vraiment, sans rien occulter mais sans rien condamner, en reconnaissant qu’on a simplement fait de son mieux. Et en s’ouvrant à l’idée que tout peut encore survenir, y compris le meilleur.

 


J’ai écrit le texte qui suit, en 2003.
Je n’en renie pas une ligne… mais fais le vœu que plus jamais mes peurs ne me paralysent, qu’elles soient désormais le moteur qui donne un sens à mes actions…

« J’ai peur »

J’ai peur d’une vie de rien
D’un goût de pas grand-chose
De vivre un faux destin
Et d’en être la cause

J’ai peur d’être l’otage
Des passions qui m’étreignent
Ou d’être bien trop sage
Et qu’un jour elles s’éteignent

J’ai peur d’une vie trop brève
Où dix ans semblent un mois
Qui file, comme mes rêves
Me filent entre les doigts

J’ai peur de tout, de rien
Et peur surtout de moi
Je redoute que demain
Soit le même qu’autrefois

J’ai peur que l’on me prenne
Pour qui je ne suis pas
J’ai peur d’être moi-même
Et qu’on ne m’aime pas

J’ai peur que tu me croises
Sans même me reconnaître
Peur que tu m’apprivoises
Avant de disparaître

J’ai peur de tout, de rien
Et peur surtout de moi
Je redoute que demain
Soit le même qu’autrefois

J’ai peur qu’un jour ma peur
Ne vienne à disparaître
Comme les battements du cœur
Lorsque la vie s’arrête

Car toujours quand j’y pense
Même si rien n’est facile
La peur à l’évidence
Me fera moins fragile…

[Carine Dumez – Novembre 2003]

 

> Illustration : Sean Hart, « Love exists. Do not litter »

6 réflexions sur « Tomber l’armure pour accueillir l’amour »

  1. Je ressens un peu la même chose…

    A l’époque, je n’aurais jamais compris que c’était la peur qui dirigeait ma vie (je me pensais tellement « indépendante » et « forte », alors qu’en fait c’était juste du vernis qui cachait la misère).

    Au plaisir de te lire 🙂

    1. « Du vernis qui cachait la misère »… L’image est belle et parlante.
      Merci Sarah pour ce partage, sois la bienvenue ici quand tu veux. Je viendrai volontiers prendre place dans ton « canapé vert », de temps à autre 😉

  2. Wahooo. Tu viens de mettre des mots sur le blockhaus qui m’entoure, tu viens de décrire mon indescriptible, tu viens d’apporter la lumière à l’ombre de l’incompréhension, tu viens me donner ta clef qui est aussi la mienne….. C’etait donc ça !!!!! MERCI Carine ! Maintenant je vais ouvrir la porte !!!! Wahoooo !

  3. MERCI à toi Catherine, pour ce retour si touchant !

    Quelle émotion en te lisant.
    C’est pour cette raison que j’écris, c’est pour cette raison que je partage mes expériences et les enseignements que j’en retire. Dans l’espoir que ce témoignage touche quelqu’un et, peut-être, l’aide à mieux se comprendre ou lui ouvre des perspectives nouvelles.

    Alors un témoignage comme le tien, vaut pour moi tout l’or du monde…
    Merci mille fois !! Bonne exploration et savoure toutes les merveilles qui t’attendent derrière la porte ! 😉

  4. Bonjour Carine, le « hasard » me mène à tes mots, je te laisse donc ce message pour que tu saches que je suis derrière mon écran à te lire 🙂 Il y a un an tu es venue solliciter mon regard, mon expérience, pour continuer ta route, sache que le fil d’or est toujours là présent entre nous et je suis ravie de lire & sentir que tu avances dans ton expansion. Pas à pas, en étant soi-même, l’effet papillon peut se propager… À tout bientôt.

    1. Quelle joie de te lire, Céline. Merci pour ta visite sur mon site et merci surtout, pour l’émotion que tu me procures en me laissant ces mots. Il y un an déjà – ou un an seulement, je ne sais plus, le temps n’a plus le même sens… 🙂 – nous échangions ensemble en effet. En me remémorant ce moment et celle que j’étais alors, je mesure le chemin parcouru. Le déploiement se poursuit, pas à pas. Et je m’apprête à faire un grand saut dans le vide, « morte de trouille et confiante en même temps » 😉
      Je suis touchée et pleine de gratitude en pensant à ce fil qui nous relie encore, avec l’intuition que la vie n’a pas dit son dernier mot… Encore merci et à bientôt, je te suis de très près dans tous tes beaux projets.

Laisser un commentaire